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Les Patras de Campaigno dans le Boulonnais

par Eugène Vauvelle (1905)


 
 
LE CHEVALIER NOIR OU LE BAYARD BOULONNAIS

Je vais m’occuper d’un descendant de la grande famille de MALATESTA, une des plus anciennes de l'Europe, dont le berceau originaire est l’Italie. C'est un ancêtre qui prit une part active dans les démêlés des Guelfes et des Gibelins. Un autre devint l’époux de l’infortunée Françoise de Rimini, célébrée par le Dante.
À la suite de la cinquième croisade et alors que Baudouin, comte de Flandres, venait d'être proclamé empereur d’Orient, toutes les provinces conquises furent distribuées entre les vainqueurs. Le marquis de Montferrat, devenu roi de Tessalonique, s’empara de la Grèce et donna la Morée à Geoffroy de Villebardouin qui, de son côté, partagea les cités et terres de cette province entre les barons et chevaliers qui l’accompagnaient. La ville de Patras et ses dépendances échurent aux seigneurs de Malateste qui en prirent le nom. Mais lorsque 1a puissance latine s'obscurcit, ces derniers eurent beaucoup de peine à se maintenir dans leurs nouvelles possessions, malgré les Paléologues, et durent se retirer, "  lorsque Mahomet II vint y planter le Croissant et imposer aux malheureux Grecs ce dur esclavage qu’ils cherchent à briser aujourd’hui. " Ceci était décrit en 1826 et 1a guerre actuelle, où les Turcs reprennent l'avantage en Grèce, présente un curieux rapprochement avec la situation d'alors.
Trois frères PATRAS vinrent en France et se fixèrent dans différentes provinces.
Le titre de CAMPAIGNO ne fut pris par l'un deux que plus tard, comme conséquence d'une propriété acquise par contrat de mariage.
Le personnage en question doit descendre de la branche de Gascogne. Son père Bernard Patras s’était marié en l551 et notre Michel qui était le cadet des enfants, dut voir le jour vers 1553 ou 1554. Dans sa jeunesse, celui-ci était surnommé le CADET NOIR et, depuis, on s’est demandé pourquoi ? D’après les recherches faites en 1826 par Alexandre Marmin, ce surnom ne peut 1ui avoir été donné à cause de ses cheveux noirs et de son teint basané, puisque dans un portrait conservé dans sa famille, il est blond. C'est vraisemblablement alors à cause de 1a couleur de son armure, un jour qu’il se sera fait remarquer, ainsi couvert, dans un tournoi. Quand il reçut l'investiture des éperons d'or, on le dénomma par suite le CHEVALIER NOIR ; mais le premier surnom de Cadet prévalut souvent encore, comme on le verra plus loin.
Vers 1577, sous Henri III, il faisait ses premières armes dans le Boulonnais. On le trouve qualifié, à cette époque du titre de capitaine de la garnison de Calais et peu après de celui de commandant à Etaples.
Dans les troubles de la Ligue, il était du parti du roi. Mis sous les ordres de Dubernet, notre ancien gouverneur, pour l'aider à maintenir Boulogne,— alors assiégée par le duc d’Aumal, --- sous le pouvoir royal, Michel Patras prit ses dispositions pour rejoindre ce poste d’honneur. C'était en 1588. Parti d'Étaples par mer, avec le plus de monde qu’il avait pu rassembler, il avait en même temps la mission de jeter un secours dans la place. Longeant les côtes, il était parvenu jusqu’à Calais, direction moins surveillée, et de là, le 9 juillet, il se mit en marche avec 300 hommes d'élite, arriva le lendemain, vers 3 heures du matin près de la ferme de Beaurepaire, et réussit, par des actes d'audace et de bravoure, à s'introduire dans la haute-ville. Voici comment s’exprime, à cet égard son biographe :
"  Il tua la sentinelle du poste de Beaurepaire, et ayant culbuté la grand’garde marcha droit à la porte du château. Le gouverneur Dubernet, averti de son arrivée par les signaux convenus, avait pris à l'avance toutes ses mesures et l'attendait à cette porte avec la majeure partie de sa petite garnison. Profitant alors de la confusion qu'une attaque aussi imprévue venait de mettre dans le camp des assiégeants, Campaigno se met à la tête de sa poignée de braves et s'élance avec impétuosité dans leurs tranchées, où il renverse tout ce qui ose lui faire face. L'ennemi appelle en vain sa cavalerie à son secours, le bruit des armes épouvante les chevaux, la plupart levés dans le pays et encore peu aguerris. Le feu des remparts, dirigé à propos contre elle, suffit pour entraver sa marche ; et l'infanterie abandonnée à elle-même, ne tarde pas à lâcher pied et à s’enfuir dans toutes les directions. Campaigno après lui avoir tué plus de 200 hommes, dont plusieurs officiers de distinction, entre autres un enseigne du duc d’Aumale, comble à la hâte les tranchées et entre en vainqueur dans la place, aux acclamations des habitants qui avaient été témoins de sa valeur. "
Cette action d'éclat sauva la ville et valut à Michel Patras de Campaigno d'être ici même, armé  Chevalier. Plus tard il reçut en don du roi le Château d’Aubengues, près de Wimille, propriété confisquée sur un des rebelles.
A l’avènement d'Henri IV , Boulogne lui avait envoyé, une des premières, des députés pour faire acte de fidélité, et Michel de Campaigno, suivant les ordres du gouverneur, se mit à parcourir le Boulonnais pour pacifier le pays ; "  sa générosité, sa bravoure ; son caractère franc et loyal et jusqu'à sa bonne mine, tout concourrait à apaiser les haines et les divisions. "
Mais les ligueurs n’avaient pas encore désarmé et ils restaient maîtres d'Etaples - qui fut longtemps un foyer actif de la Réforme. - Dubernet se décida à les en déloger et de Campaigno l’y accompagna comme son lieutenant (1591), avec une partie de la noblesse boulonnaise. La ville fut enlevée ; mais la garnison s’était réfugiée dans le château, qui était bien fortifié. C'est dans un assaut que Dubernet fut tué (21 février), ce qui répandit le désordre parmi les nôtres. Tous les efforts de Campaigno pour reprendre l’action furent vains et il dut se contenter de s’emparer du corps de son chef, "  malgré le feu très vif que les rebelles faisaient pour s’y opposer "  et de le ramener à Boulogne. Le duc d'Epernon, gouverneur de Picardie, s'étant empressé d'accourir dans notre ville, il félicita de Campaigno pour sa belle conduite, le nomma lieutenant du Sr de Rouillac qu’il avait amené pour prendre le commandement de la place, et lui donna 30 chevau-légers, pour sa garde.
En 1596, après la déclaration de guerre à l’Espagne, Calais se trouvait assiégée par l'archiduc Albert d'Autriche, gouverneur de la Flandre ; ce fut encore de Campaigno qui fut chargé, à la tête de 250 hommes, d'un coup de main pour renforcer sa garnison. Henri de la Tour, duc de Bouillon, lui servit d'escorte avec 200 gens d'armes jusqu'en vue de la ville. De Campaigno et sa petite troupe " se détachèrent alors de lui la nuit même, qui se trouva fort obscure, et se glissèrent en silence entre 1a tour de Risbanc et le Fort que les Italiens gardaient, et ayant, au reflux de la mer, passé le canal, ils entrèrent dans la Citadelle ", qui tenait encore.
La mort du gouverneur Bidossan étant survenue peu de jours après, Michel de Campaigno dut prendre le commandement de la défense. Ses soins se portèrent surtout à relever le moral des soldats découragés, les assurant que le roi viendrait à leur secours et qu'i1 y allait de l'honneur de la France qu'ils résistassent jusqu'à 1a dernière extrémité. Mais rien ne fit, l’eau et les vivres manquant, et quoique ayant donné un nouvel effort pour repousser une troisième attaque, la garnison finit par parlementer et Campaigno fut fait prisonnier, alors que la plupart de ses compagnons étaient passés au fil de l'épée.
Un historien prétend que les vainqueurs laissèrent la vie à de Campaigno, parce qu’ils furent pénétrés d’admiration en voyant le courage qu’il montra dans cette circonstance. L'espoir d’une forte rançon fut sans doute pour beaucoup dans cette longanimité. Lefebvre, auteur calaisien, dit aussi : " La ville de Calais se ressouvient avec éloge des efforts qu’il fit pour la sauver des mains des Espagnols. "
Rendu vivement à la liberté, ses signalés services le firent nommer aussitôt (12 août l595) gouverneur-sénéchal du Bou1onnais, avec le commandement honorable de 50 hommes d’armes pouvant former un corps d’environ 400 hommes de cavalerie ; mais ce fut, hélas ! pour bien peu de temps.
Je laisse encore la parole à son biographe, Alexandre Marmin, qui nous raconte sa fin glorieuse, en 1597 :
" Campaigno était à peine installé dans ses nouvelles charges, qu'il lui fallut reprendre les armes pour défendre le Boulonnais, qui se trouvait à découvert depuis la prise de Calais et d'Ardres, et que ravageaient des partis d'Espagnols qui, quoique souvent défaits, ne laissaient pas de se multiplier par l'appât du butin et de devenir de plus en plus audacieux, au point qu’un corps de 600 chevaux, étant sorti de St-Omer, s'avança jusqu'à la vue de Boulogne.
" Campaigno ne put résister au désir de venger lui-même cette espèce d'insulte. Il ramasse à la hâte tout ce qu'il peut trouver de gens de guerre sous sa main, sort par la porte Flamengue et se met à leur poursuite. Il ne tarda pas à les atteindre sur 1a route d’Ardres, au moment où ils prenaient position derrière le Wimereux. C'est alors que n’écoutant que son courage, il s’élance à la tête des siens sur le pont de Cuverville, et y reçut dans la tête un coup de lance qui le renverse blessé mortellement ; on le transporta au Lucquet, où il expire peu de temps après."
Son corps fut apporté à Boulogne et enterré dans le cœur de la cathédrale, avec tous les honneurs dus à son rang. Il était encore à la fleur de l'âge, n’ayant que 43 ans environ.
C'est le BAYARD BOULONNAIS, chevalier sans peur et sans reproche, comme lui mort devant 1’ennemi, les armes à la main.
Sa mémoire est restée vénérée par les générations suivantes. On en trouve la preuve dans l’un des registres de catholicité de 1a paroisse St Nicolas, à propos du baptême (20 octobre 1625) de son petit-fils Antoine du Buisson, fils de Jacques et de Suzanne Patras, laquelle était, — dit l'acte, - fille de défunct noble homme et valeureux capitaine MICHEL DE PATRAS DE CAMPAIGNO, dict CADET NOIR, autrefois gouverneur de cette ville.
Au commencement du dix-huitième siècle, on voyait encore sur la place de la haute-ville, vis-à-vis des bâtiments de la Sénéchaussée et du couvent des Annonciades, une fontaine monumentale où se trouvaient accolés les écussons d'Henri IV, du duc d’Epernon et de Patras de Campaigno. L’hommage ainsi rendu à ce dernier semblait devoir défier les siècles. On ne peut que le regretter qu'il soit disparu.
Le portrait du CHEVALIER NOIR et son combat sur le pont de Cuverville (commune de Wimille, vers Souverain-Moulin) ont été reproduits par la lithographie.
Les Patras de Campaigno, barons de Wissant

La seigneurie de Wissant, qui était du domaine royal, fut aliénée par le roi Henri IV, à titre de sous-inféodation, le 28 octobre 1595, pour la somme de 2 800 écus. L'acquéreur fut Jean Michel Patras de Campaigno, dit le Chevalier noir, dont les héritiers l'affermèrent à un sous-engagiste. D'un autre côté, Jacques d'Estampes, marquis de Valencé, acheta une autre partie de ce domaine le 7 décembre suivant. Il s'en suivit une multitude de contestations entre les deux familles des engagistes, qui plaidèrent jusqu'à la Révolution sans qu'il y ait eu d'arrêt définitif. Les Campaigno portèrent le titre de barons de Wissant, concurremment avec les possesseurs de la châtellenie de Fiennes, substitués aux droits des Valencé. C'est ainsi que Pierre-Elisabeth de Fontanieu, seigneur du marquisat de Fiennes, prend aussi dans des actes de 1775 le titre de baron de Bellebronne et de Wissant; mais aucune des deux familles engagistes ne jouit des honneurs seigneuriaux dans l'église.